Je viens de décrouvrir que Sally Potter, autrice de cinéma bien connue (Orlando, pour citer un de ses films), a réalisé un film qui porte le titre de Rage et qui sera distribué sur les smartphones avant de l’être au cinéma. Première en poche, donc. Pour un film qui parle de téléphones portables entre autres, car il met en scène un étudiant qui filme des défilés de mode avec son téléphone portable.
Jusqu’ici rien qui concerne l’éducation, donc ce blog.
Ce qui m’a fait réflechir est le commentaire d’un lecteur du journal sur lequel j’ai trouvé cette nouvelle (il s’agit d’un journal italien: Il Corriere della sera). Le lecteur dit: le film sera un flop, ce n’est pas la première fois qu’on cherche à transporter le cinéma, le documentaire, la télévision sur le petit écran du téléphone portable, et cela ne marche pas. Combien de gens connaissez-vous - demande le lecteur - qui regardent des documentaires, ou le journal télévisé sur leur portable? En se baladant dans la rue?
La raison, pour lui, est très simple: la fonction d’un film exige (je traduis) un mélange de concentration, de relaxation et d’immersion. or tout cela est exactement le contraire du concept de mobilité que le téléphone portable représente.
Et voici que quelque chose a resonné, qui concerne l’éducation. Car, on pourrait dire que l’apprentissage (des mathématiques, de la lecture et écriture, ou autre) demande une concentration, une immersion, un détachement des autres tâches de la vie quotidienne (une forme de relaxation, au fond) qui se combine mal avec le concept de mobilité, d’ancrage dans un contexte réel étranger à celui de l’apprentissage.
La classe, donc, ou la bibliothque (où j’ai passé une bonne partie de mon temps d’étudiante). Des lieux pensés (quand ils sont bien pensés, question d’architecture et design des espaces d’apprentissage) pour permettre la concentration sur une certaine tâche; le détachement des pensées sur la vie quotidienne; l’immersion dans un travail collaboratif ou individuel qui aboutit à la résolution d’un problème, ou à l’acquisition d’une nouvelle manière de regarder les problèmes.
Pas vraiment un lieu hors contexte, mais un autre contexte, pensé pour favoriser un certain type d’activité mentale. Une boîte, mais pas n’importe laquelle, faite précisément pour oublier le monde réel et s’en couper, une boîte habillée et décorée pour mieux permettre à celle qui s’y enferme de remplir son rôle, celui d’apprenant.
Et donc un rôle aussi, le rôle d’apprenant, comme limité dans le temps et dans l’espace.
Je n’ai pas d’idée trop claire sur ce partage. Sauf une intuition: que le partage puisse ne pas être si net.
D’abord parce que les lieux conçus pour apprendre ne se limitent pas à la classe: les musées, les clubs de sciences, les ateliers artistiques, les clubs de gym sont autant de lieux dédiés, non mobiles, qui devraient favoriser un état mental spécial, d’attention concentrée, de motivation, d’immersion.
De l’autre côté, parce que les apprentissages ne sont pas tous pareils. Certes, certains apprentissages nécessitent d’un contexte ’séparé’, sans distractions. Mais d’autres profitent largement de ces distractions: apprendre une langue étrangère n’est jamais aussi efficace que quand on se déplace dans le pays où la langue est parlée, quand on communique avec les gens, on entre dans les magasins, on se débrouille dans la vie quotidienne. Apprendre à créer des objets nouveaux à partir de matériaux de la vie commune, ne se fait pas en classe.
Immersion n’est donc pas nécessairement opposée à mobilité. On s’immerge dans des contextes différents, les contextes les mieux adaptés à mener certains apprentissages ou autres activités mentales, et on devrait être capables de passer d’un contexte à l’autre (donc d’être mobiles) en raison de l’apprentissage ou de l’activité visés.
Du reste, quand j’étudiais en tant que physiothérapeuthe pour enfants handicapés, mon exercice était celui de transformer la salle de thérapie et ses matériaux en fonction de l’enfant qui devait entrer, et des apprentissages qu’il devait travailler. Dans certains cas j’aurais préféré travailler dans la nature, pour entraîner les apprentissage quotidiens; mais dans d’autres, le fait de pouvoir disposer d’une salle à habiller et déshabiller à volonté, pour viser avec précision et sans distractions certains apprentissages, me rendait grand service.
Car, au fond, un apprentissage est un apprentissage qu’on sait généraliser, exporter en dehors de la salle de thérapie (ou de classe); sinon c’est juste un exercice réussi. La salle n’est donc pas négative en soi, ennemie de la capacité à exploiter son travail en dehors du lieu qui lui est dédié; mais elle est bien un contexte, à exploiter comme tel, à habiller et rendre fonctionnel pour produire des apprentissages généralisables, et à garder en contact avec d’autres contextes, ‘réels’, non habillés dans un but d’apprentissage, mais où l’apprentissage se fait sur sollicitation des objets qui les habitent.
Bonne lecture, et pour ceux qui ont un smartphone, bonne vision!
Elena