Les merveilles du téléphone mobile

Posted by Elena on octobre 1, 2009 at 5:40 .

Comment arrêter de parler de téléphone mobile ou portable quand tout le monde continue à sortir des études et des statistiques sur les merveilles qu’il produit, en particulier dans les pays en voie de développement?

C’est The Economist, cette fois, et avec un long et articulé rapport qui prend en compte différents aspects: la microfinance qui permet d’entrer dans le réseau des “village phones” et de monter une activité commerciale centrée sur cette nouvelle technologie; la capacité de communication que le portable rend possible là où les routes et les autres systèmes de transport et communication constituent des obstacles; l’accès à l’information (internet).

Car si dans les pays développés le portable peut être considéré comme ‘une autre technologie’, qui s’ajoute aux autres, les améliore, les intègre (et aide à les faire converger), dans les pays en voie de développement elle est peut être la seule, et la portée de son action devient donc révolutionnaire; je cite  l’article paru dans The Economist le 24 septembre:

In places with bad roads, unreliable postal services, few trains and parlous landlines, mobile phones can substitute for travel, allow quicker and easier access to information on prices, enable traders to reach wider markets, boost entrepreneurship and generally make it easier to do business.

Cette idée, en apparence si éloignée de toute considération sur le rôle de ce genre de technologie dans l’apprentissage et l’éducation, trace en réalité deux scénarios pour le téléphone portable et ses applications éducatives possibles :

Scénario 1: d’un côté, les pays développés, avec leur dotation très large en technologies (ordinateurs, télé, points d’informations dans les musés ou dans le métro), l’accès à internet large bande de plus en plus diffusé; et le portable comme instrument de mobilité, de raccord non seulement entre ces différents mondes “virtuels” (tout simplement numériques ou technologiques) mais entre les contenus numériques (vidéo, textes, ou autre), les technologies et le monde ‘physique’. Un vrai instrument de la mobilité, à utiliser pour garder la trace de ses passages dans le monde réel et dans le monde virtuel, pour augmenter le réel (à travers différents systèmes comme le GPS ou les informations qui arrivent sur le portable quand on passe devant un certain objet réel marqué afin de se faire reconnaitre par le portable lui même). Donc un dispositif dont le mot-lcé est la  ”mobilité”. Mobilité entre contextes numériques (fluidité) et entre contextes numériques et réels (contextualisation). Instrument semble-t-il idéal pour intégrer la classe et son apprentissage formel et tout ce qui se passe en dehors de la classe, mais qui de plus en plus assume un statut de prise d’informations sinon d’apprentissage au sens strict.

Scénario 2: les pays en voie de développement, où le téléphone portable est si intéressant parce qu’il est la seule ressource de communication, d’accès à l’information. Une information non  nécessairement numérique et en réseau (internet), mais aussi une information vivante : celle des services d’appel qu’on peut consulter pour demander les cours sur le marché agricole (Phone box), celle des services de tutorat, qui aident dans les devoirs en mathématiques (Dr. math sur MXit), celle des services de rappel des devoirs, des dates d’examen ou des pages à lire pour passer les tests (Université de Pretoria). Un scénario où “communication” est le mot-clé.

Ce n’est pas un hasard si le marché du portable s’est lui aussi partagé en deux : d’un côté les smartphones qui montent en ventes et de l’autre les téléphones les plus basiques, bas prix, qui montent aussi. Les ‘entre les deux’, les téléphones qui ne rentrent plus bien dans l’un des deux scénarios sont en chute.

Or, il ne faudrait pas sous-évaluer le deuxième scénario, même si à l’apparence il est moins “sexy” que le premier ‘à haut contenu technologique’. Pour deux raisons:

All this is transforming the telecoms industry. Within just a few years its centre of gravity has shifted from the developed to the developing countries. The biggest changes are taking place in the poorest parts of the world, such as rural Uganda.

Donc, d’abord parce que le scénario 2 est large, attire beaucoup d’énergies de production et de développement, et risque bientôt de muter, de donner lieu à de nouvelles voies de développement qui prennent en compte les limites des pays en voie de développement (énergie, peu de lignes fixes), et donc: batteries solaires, internet via mobile. Voies de développment qui pourront conquérir aussi les pays développés.

Ensuite, parce que les applications du scénario 2, simples en apparence, peuvent être très créatives et intéressantes même là où il serait possible d’adopter le scénario 1. Un exemple: le tutorat 1:1. Une modalité d’éducation et apprentissage qui n’est pas sans intérêt dans les pays en voie de développement. Un autre exemple: le transfert d’argent, ou son stockage dans une banque mobile qu’est le téléphone; pratique qui fait ses preuves en Afrique avec les services M-Pesa de Safaricom ou Zap  Mobile banking de Zain.

On ‘apporte’ les technologies en Afrique, et voilà qu’on se les retrouve transformées, mutées avec de nouvelles applications et services! Du reste, le téléphone portable semble se diffuser comme un virus, et les virus font cela : mutent en raison du terrain, pour revenir avec plus de force et de nouvelles capacités d’attaque.

Mais The Economist fait plus que tracer la carte géographique de la diffusion du portable. Il s’interroge sur le pourquoi de ce hype : pourquoi le portable se diffuse-t-il comme un virus?

“HOW did a device that just a few years ago was regarded as a yuppie plaything become, in the words of Jeffrey Sachs, a development guru at Columbia University’s Earth Institute, “the single most transformative tool for development?”

D’abord les prix ont beaucoup baissé. Ensuite les cartes prépayées sont arrivées (et on sait qu’en Afrique, par exemple, 95% des abonnés utilisent ces cartes): on ne risque plus de  voir arriver des factures astronomiques, mais on le contrôle de ses  dépenses. Très important pour les adolescents et les pauvres. Et encore : une fois que le téléphone est perçu comme quelque chose d’utile et important, et non un gadget pour riches, on peut créer des systèmes de micro-finance pour permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens de s’acheter un portable (car le prix du dispositif matériel reste l’obstacle majeur):

a Bangladeshi mobile operator called GrameenPhone, a joint venture between Grameen Bank and Telenor, a Norwegian telecoms firm. GrameenPhone pioneered the idea of the “telephone lady”, extending loans to women in rural villages to enable them to buy a mobile handset, an antenna and a large battery so they could sell calls to other villagers. Taking a small cut on each call, they were able to pay off the loan and thereafter to use the proceeds to pay for health care and education for their families and to develop other businesses. This “village phone” model quickly extended mobile coverage to thousands of villages in Bangladesh. The Grameen Foundation, a not-for-profit organisation set up by Muhammad Yunus, the founder of Grameen Bank, has since replicated the village-phone model in Cameroon, Indonesia, Rwanda and Uganda, and it has been widely copied elsewhere. In Afghanistan telephone ladies take an average of eight months to pay off the microloan required to buy their equipment and then earn $50-100 a month, says Karim Khoja, chief executive of Roshan, the country’s largest operator.

Si les prix continuent à baisser, ce ne sera plus nécessaire, mais entretemps ça aide à prendre goût au portable. Et la baisse des prix est le produit de la concurrence; ce n’est pas un hasard si là où les télécommunications sont sous le monopole de l’Etat, les prix restent élevés, et le téléphone portable n’arrive pas à se multiplier.

En même temps toutes ces actions ont l’air d’apporter du bien à tout le monde, car le portable semble effectivement jouer un rôle positif sur l’économie, au delà des exemples anecdotiques: appeler veut dire ne pas avoir à se déplacer quand on gère un commerce, donc gagner du temps, mieux s’organiser, mais aussi pouvoir répondre à des appels de recherche de travail saisonnier.

In the past few years the anecdotal evidence has been backed up by studies that measure the economic impact of mobile phones directly. One example is the analysis of fish prices on the coast of Kerala, in southern India, carried out in 2007 by Robert Jensen, an economist at Harvard University. By examining historical price data as mobile-phone coverage was extended down the coast between 1997 and 2001, Mr Jensen was able to show that access to mobile phones made markets much more efficient. Fishermen could call several markets while still at sea before deciding where to sell instead of taking their catch back to their home market and throwing it away if there were no buyers for it. This eliminated waste, dramatically reduced the variation in prices along the coast, brought down consumer prices by 4% and increased fishermen’s profits by 8%. Mobile phones paid for themselves within two months. Mr Jensen concluded that “information makes markets work, and markets improve welfare.”

Et tout cela ce n’est que la simple communication qui l’accomplit. D’où on peut comprendre que le téléphone portable, qui permet cette communication, n’en devienne que plus populaire.

Venons-en au troisième volet du dossier de The Economist. Celui des services offerts par les téléphones portables grâce à la possibilité de communiquer  ou au-delà de la communication, vocale ou textuelle (et nous sommes ici plutôt dans le scénario 1).

Nous avons dejà vu les services financiers, mais aussi d’aide et appel via voix ou SMS afin de répondre à des questions qui concernent le prix des denrées, l’état des marchés dans un village voisin, ou obtenir des prévision météo pour décider de planter ou moins vite ses tomates. Un service exemplaire de ce genre est offert par MTN, opérateur de la République sud-africaine:

a range of phone-based services launched in June by MTN, Google and the Grameen Foundation’s “Application Laboratory”, or AppLab. As well as disseminating advice in agriculture, provided by the Busoga Rural Open Source and Development Initiative, the new services also provide health and market information. The Clinic Finder service points people to nearby clinics, and the Health Tips service explains the symptoms of common diseases.” “Grameen is also experimenting with the idea of “community knowledge workers”-local people who can help others get access to mobile services, reading, translating and explaining text messages where necessary, just as village-phone operators provide access to basic communications.

Ce n’est pas le web, mais c’est un réseau de services d’information. Là où le web n’arrive pas ou n’arrive pas facilement. La communication devient donc source d’information quand elle a derrière elle un service construit dans ce but. Et ceci vaut dans le scénario 1 comme dans le 2.

Mais la communication est aussi une forme de suivi, de guide dans la réalisation de certaines tâches que l’utilisateur du portable pourrait avoir oubliées :

Mobile phones are also being used in health care. One-way text alerts, sent to everyone in a particular area, can be used to raise awareness of HIV; sending daily text messages to patients can help them remember to take their drugs for tuberculosis or HIV. Mobile phones can be used to gather health information in the field faster and more accurately than paper records and help with the management of drug stocks. Camera-phones are used to send pictures to remote specialists for diagnosis.

Enfin, comme dans le cas de la photo médicale, le portable permet de garder trace, d’enregistrer et de montrer. Mais ceci seulement pour des portables de nouvelle génération, avec caméra et accès internet, si possible.

Mais l’accès internet semble être juste question de temps, pour tous:

“Mobile broadband will become a global phenomenon-it will be the dominant form of broadband,” says Informa’s Mr Jotischky. He thinks there could be 1.4 billion mobile-broadband subscribers by 2014.”

Ce qui ne fera pas des scénarios 1 et 2 un seul et même scénario: le scénario 1 reste spécifique à une société où le portable s’entrelace à des classes d’un certain type, à une large diffusion de la technologie. Mais le scénario 2 se révèle d’ores et dejà capable d’amener des changements sociaux importants. Le tout est de comprendre comment les nécessités (qui existent) de formation, d’alphabétisation, et non seulement d’accès à l’information pourront se traduire dans les termes du scénario 1, même ‘augmenté’ par internet et le multimedia sur portable.

Alors, bonne lecture!

Elena Pasquinelli