Téléphone mobile et pays en voie développement : les critiques

Posted by Elena on novembre 24, 2009 at 5:15 .

Bastien Guerry m’a signalé qu’entre le 10 et 19 novembre, InternetActu.net a mené une réflexion en trois parties concernant les

Mythes et réalités des usages mobiles dans les pays en développement.

Le titre est suffisamment explicite en lui-même, le but étant de montrer que les téléphones mobiles ne sont pas un remède aux problèmes que connaissent les pays en développement, et ceci en prenant en exemple trois aspects particulièrement importants : la connectivité, l’égalité et la participation des femmes, et la santé.

Il faut avouer que ce but est d’une part un peu déplacé, car il est difficile même pour les plus fervents supporteurs de l’exploitation du téléphone mobile à de fins économiques, éducatifs, ou autre, d’aller soutenir que le téléphone mobile est le remède aux problèmes des pays en développement ; de The Economist au monde du mlearning, la conclusion qu’on en tire est plutôt celle d’exploiter au maximum la diffusion des téléphones portables, tout en leur reconnaissant des limites importantes, et en prenant toujours bien en compte celles-ci dans la création d’applications qui leur sont adressées.

Mais voyons quelles sont les objections majeures au téléphone portable : ce dernier fait de l’espoir de son utilisation massive un mythe et ne tient pas compte de la réalité du terrain. Hubert Guillaud, auteur des trois articles, affirme que : “Non, les téléphones mobiles ne vont pas transformer d’un claquement de doigt les pays en développement, pas plus qu’ils ne mettront fin à la pauvreté”.

  1. le réseau de communication mobile n’offre pas le même potentiel qu’internet : les possibilités les plus intéressantes d’internet ne pourront pas être transposées dans le monde du mobile
  • dans les pays en voie de développement, les applications mobiles se limitent généralement à des services de messages courts (SMS)
  • ces services sont peu chers mais aussi peu adaptés à des populations faiblement alphabétisées
  • les réseaux mobiles ne sont ni neutres, ni anonymes et peuvent toujours faire l’objet d’une surveillance ou de limitations imposées par le gouvernement
  • les réseaux mobiles ne permettent pas une collaboration distribuée

Alors qu’internet permet de développer des plateformes créatives et productives, miser sur le mobile risque de limiter ses capacités d’aider les pays en développement, et le fait de laisser se développer les usages mobiles représente donc un risque pour ces pays

2. le mobile ne fait pas disparaître les différences sociales, et il laisse notamment de côté les femmes des zones rurales

  • dans les cultures orales : le face à face est important et les messages mobiles ne peuvent que rester impersonnels
  • la plupart des femmes ne travaille pas et ne peut donc pas se permettre de payer leur propre abonnement de portable, contrairement au mari
  • les maris ont plus de contrôle avec le portable (qu’ils amènent avec eux en sortant de la maison) qu’avec le téléphone fixe
  • la multiplication des téléphones portables va créer des disparités entre les femmes qui en possèdent et celles qui n’en possèdent pas, et va donc laisser les plus pauvres encore plus isolées et défavorisées

Equiper les populations pauvres de portables ne réduit pas les inégalités.

3. les stratégies de m-santé ne peuvent entièrement rattraper le retard en matière de santé causé par l’absence de développement de systèmes de soins

  • il est risqué d’introduire une technologie dans un environnement social qui n’y est pas préparé, par exemple à cause du taux élevé d’analphabètes.
  • les efforts réels pour intégrer les TIC à la santé ont en réalité été sporadiques et n’ont pas dépassé le stade du pilote
  • la viabilité économique de ces systèmes n’est pas claire

Les technologies mobiles pourraient être un système efficace en l’absence d’infrastructures, mais on en est pas encore arrivé là.

Il est en effet utile de mettre en question l’enthousiasme pour les nouvelles technologies et le mobile qui permettraient le développement. Mais dans ce genre de débat, il est toujours utile de garder à l’esprit qu’aucune technologie (le papier, le mobile, l’ordinateur, internet, la radio) ne va pouvoir constituer un remède ou se proposer comme seul levier de développement pour une multitude de problèmes et de situations locales. Seules des réponses intégrées peuvent être considérées comme réalistes, sans pour autant exclure aucune possibilité. En particulier, par rapport à la diffusion de pratiques spontanées d’utilisation.

Bonne lecture!

Elena Pasquinelli