A bridge too far : réflexions séminales sur les neurosciences, les sciences cognitives et l’éducation

Posted by Elena on mars 25, 2010 at 5:41 .

John T. Bruer,  president of the James S. McDonnell Foundation, St. Louis, Missouri. The Foundation awards $18 Million annually in support of biomedical science, education, and international projects. Dr. Bruer is the first full-time professional to head the McDonnell Foundation and has developed and initiated major new programs for the Foundation. In collaboration with the Pew Charitable Trusts, he established the McDonnell-Pew Program in Cognitive Neuroscience, a new-mind brain science that links systems neuroscience and psychology in the study of human cognition. His program Cognitive Studies for Educational Practice supports applications of cognitive science to improve educational outcomes.

…work in applied cognitive science funded through the McDonnell Foundation resulted in the book, Schools for Thought: A Science of Learning in the Classroom (MIT Press, 1993). Schools for Thought explains in clear, straight-forward language why extending and applying the research base for education must be an integral component of any serious attempt at school reform. Schools for Thought was awarded the 1993 Quality in Educational Standards Award by the American Federation of Teachers and the 1994 Charles S. Grawemeyer Award in Education by the University of Louisville. This work is the basis for a collaboration, including educators and researchers in six North American cities, to develop a research-based middle school curriculum.

John’s latest book The Myth of the First Three Years: A New Understanding of Early Brain Development and Lifelong Learning debunks many popular beliefs about the all-or-nothing effects of early experience on a child’s brain and development urging parents and decision-makers to consider for themselves the evidence for lifelong learning opportunities.

John T. Bruer est l’un des personnages centraux du débat sur la constitution d’une science de l’apprentissage fondée sur les sciences cognitives et non sur les neurosciences dont les résultats ne sont pas encore directement applicables à l’éducation. L’écart entre l’éducation et les neurosciences demeure trop important : “a bridge too far”

A bridge too far est un article publié en 1997 qui a profondément marqué le débat sur la fondation d’une “science de l’apprentissage”. Bruer y soutient la nécessité de créer une double passerelle: des sciences cognitives (psychologie cognitive) aux neurosciences, d’un côté, et des sciences cognitives à l’éducation, de l’autre.

Bruer part de la constatation que les enseignants (nous sommes en 1997 quand l’article paraît) sont déjà trop influencés par les neurosciences, par le “cerveau et l’éducation”, et ignorent le rôle que le sciences cognitives peuvent jouer. L’article est en effet destiné aux enseignants et aux responsables du monde éducatif, non aux chercheurs, et s’efforce de démystifier certaines “croyances” (celles que plus tard, en 1999, l’OCDE appellera “neuromythes”) qui ont envahi le monde de l’éducation au prétexte d’être basées sur les connaissances venant des neurosciences (brain-based). C’est donc sur la discussion de ces neuromythes (une question de contenu) que Bruer s’appuye afin de soutenir la thèse selon laquelle les neurosciences ne sont pas prêtes à fournir des indications qui puissent être utilisées immédiatement et directement (objection de méthode).

Ceci sans attribuer aux neuroscientifiques la responsabilité de la diffusion de ces neuromythes, mais plutôt en montrant du doigt les décideurs et les rapports d’études sur l’éducation publiés aux Etats-Unis dans les années 80 et 90 : ils auraient attribué aux neurosciences des thèses qui viennent de la pscychologie cognitive, ou auraient utilisé les recherches en neurosciences sur la prolifération et la mort synaptique, sur les périodes critiques des systèmes motoires et perceptifs, sur l’effet des environnements complexes sur la synaptogénèse et l’apprentissage chez les rats, pour justifier les indications suivantes:

- il faut proposer très tôt un apprentissage riche : c’est-à-dire que la période sensible pour l’apprentissage est celle de la croissance et de la mort synaptique (de 3, à 6, à 10 ans).

Dans ses deux rapports sur le cerveau et l’éducation, l’OCDE reprendra le flambeau de la lutte à la diffusion de ces neuromythes, mais ceci en considérant les neurosciences comme le fondement scientifique de l’éducation (même si l’idée de considérer la science de l’esprit (psychologie cognitive)  comme une passerelle entre la science du cerveau (neurosciences) et l’éducation, est nominalement accueillie).

Kurt Fischer, de son côté, reprendra le slogan utilisé par Bruer dans son article: Mind, Brain, and Education (esprit, cerveau et éducation), mais l’association qui porte le même nom (IMBES) mettra l’accent sur le cerveau (et l’esprit tel que Bruer l’entend, entre parenthèses). On trouvera alors Bruer associé à des publications qui portent le sous-titre de neuroéducation (The educated brain. Essais in neuroeducation: Battro, Fischer, Léna; The brain and learning: Fischer, Immordino-Yang). Mais Bruer continuera, pendant plus de 10 ans, à défendre son idée : que les neurosciences (en dépit de l’intérêt d’études comme celle de Stanislas Dehaene sur la cognition numérique) ne peuvent pas être directement traduites en informations éducatives applicables à l’enseignement, que, pour cela, il faut passer par la psychologie cognitive qui analyse les fonctions cognitives (comme l’apprentissage des mathématiques) en composantes simples pour lesquelles on peut identifier des corrélats neuronaux (par exemple pour la capacité à comparer des quantités) ainsi que des programmes d’enseignement focalisés.

Les sciences cognitives auxquelles se réfère Bruer sont celles connues sous l’acronyme “GOFAI”: “good old Fashioned Artificial Intelligence” : les sciences cognitives pratiquées dans l’esprit des années 50 qui identifient l’esprit à un ordinateur et la cognition à une série d’opérations sur des symboles. Le modèle fondamental de la cognition est donc celui du “problem solving”, et le problème de l’apprentissage est centré sur le passage de l’état de novice à celui d’expert grâce à l’acquisition de la capacité à utiliser de manière automatique certains symboles.

C’est le message méthodologique de Schools for Thought: A Science of Learning in the Classroom, qui naturellement contient des cas pratiques de ce type de traduction des recherches en sciences cognitives en informations utilisables par les enseignants et les décideurs.

Mais qu’est-ce qui a amené Bruer à proposer une réforme des pratiques de l’enseignement sur la base des connaissances des sciences cognitives? -il faut rappeler que la création du programme Cognitive Studies for Education  Practice, qu’il établit avec la MCDonnell foundation, date de 1986-

En 1983 un événement marque profondément les Etats-Unis: la publication du rapport A nation at risk, où la “Commission on Excellence in Education” (établie en 1981 sous le Président Reagan) dénonce un état fort insatisfaisant du système éducatif américain (en particulier par rapport à d’autres nations, mais aussi à la génération précédente). Le rapport produit un choc ; les réactions sont partagées (certaines personnes accusent encore ce genre de rapport de faire partie d’une stratégie visant à démanteler le système éducatif public et à abandonner la politique d’accountability qui devrait assurer un niveau d’éducation suffisant à l’ensemble de la population). Il est au moins certain que ce rapport demeure encore l’objet de nombreuses discussions (voir les articles sur Education week à 25 ans de distance).  C’est là l’une des “causes” de l’intérêt croissant du monde de l’éducation pour les neurosciences et les sciences de l’apprentissage.