Lors du séminaire du mardi 16 mars, Edouard Gentaz a décrit les expériences et les recherches qu’il a conduit avec son équipe de Grenoble au près d’enfants âgés de 5 à 6 ans dans le domaine de la préparation aux apprentissages fondamentaux (lecture, écriture, géométrie), et, plus en particulier, sur l’apport des méthodes multisensorielles aux apprentissages fondamentaux.
Le but de la recherche est applicatif : développer des méthodes pédagogiques (c’est pour cette raison qu’il existe une collaboration avec des éditeurs).
Gentaz a résumé les caractéristiques du sens haptique. Il s’agit d’une forme d’exploration séquentielle : en cas de conflit le toucher serait dominé par la vision (selon la théorie de la capture visuelle, la vision domine sur le toucher parce qu’elle est la modalité perceptive la plus fiable dans l’exécution de la tâche) - mais cette domination de la vision ne serait pas présente chez l’enfant, qui prend en compte à la fois le sens haptique et la vision dans ses explorations multisensorielles.
Gentaz a décrit 3 recherches spécifiques :
1) apprendre à reconnaître des formes géométriques : reconnaissance, utilisation du vocabulaire approprié, savoir motiver son choix (requis par les programmes scolaires). Il est d’abord nécessaire de connaître le niveau de départ : ce que les enfants connaissent indépendamment de l’instruction formelle. Il a été montré que tout le monde trace les figures avec des caractéristiques prototypiques (rectangle posé sur sa base, triangle isocèle), y compris les enfants de 4 ans avant d’avoir eu un enseignement formel et explicite. La même chose se vérifie pour la reconnaissance : les exemplaires prototypiques sont plus facilement reconnus que ceux qui sortent de cette “norme”. Le cercle ne pose aucun problème de reconnaissance aux enfants, mais des exemplaires non prototypiques des autres figures (carré, triangle, rectangle) sont plus difficiles à reconnaître. Pourquoi? Est-ce que les formes prototypiques sont dès la naissance préférées par les enrfants en bas-âge ? Y a-t-il un effet d’exposition aux exemplaires prototypiques, à un environnement structuré d’une certaine manière ? Comment aider les enfants à mieux reconnaître les différentes figures ? Cette dernière question a été abordée par une expérience qui s’est déroulée pendant un an dans un cadre scolaire, à travers des ateliers. Dans la phase de pré-test, tous les enfants travaillent seulement avec la vision. Dans la phase de test, un groupe d’enfants travaille sur des formes à la fois visuelles et tactiles ; un deuxième groupe (de contrôle) travaille sur la modalité visuelle seulement tout en suivant un programme qui comprend le même type d’activités (de cette manière on peut être sûr que le groupe expérimental ne reçoit pas un entrainement en plus que celui de contrôle, et, ainsi, vérifier l’hypothèse selon, laquelle c’est vraiment le toucher et non simplement le fait de faire quelque chose de plus qui est efficace). Enfin, dans la phase de post-test, les enfants, seulement par la vision, sont amenés à identifier (piocher et ranger par catégories) des formes qui correspondent à des triangles ou des rectangles (prototypiques ou pas). Les résultats montrent un effet positif de la double exploration : visuelle et haptique.
2) Comment apprend-t-on à lire ? La lecture est un processus complexe qui passe pas des étapes fondamentales : compréhension de la phonétique, décodage, automatisation du décodage. On sait par la littérature que deux conditions fondamentales pour cet apprentissage sont, d’une part la conscience phonologique et, d’autre part, la connaissance des lettres et des associations phonèmes-graphèmes. Les méthodes les plus efficaces sont celles qui combinent au même moment l’entrainement sur les deux composantes. L’équipe de Gentaz a associé à cette connaissance une recherche concernant les aspects multisensoriels de la préparation à l’apprentissage de la lecture. On prend donc le meilleur entraînement qui existe pour l’apprentissage de la lecture et on y ajoute, on y injecte, une composante multisensorielle, pour voir si la “connaissance de la lettre”, les capacités de lectures s’améliorent. Les enfants sont testés en début d’année ; ensuite on forme pour chaque classe un groupe “multisensoriel” et un groupe de contrôle qui utilise la méthode “non multisensorielle” : la méthode combinée. Les séances d’entraînement multisensorielles utilisent les comptines, des lettres mobiles, des jeux de pioche et de barrage des lettres, en vue d’améliorer la reconnaissance. Les enfants du groupe de contrôle n’utilisent pas de lettres mobiles, mais des lettres tracées sur papier. On voit que dans le décodage des pseudo-mots les enfants qui ajoutent l’exploration haptique ont un gain en nombre de mots identifiés par rapport au groupe de contrôle non-haptique. Pourquoi? Est-ce plutôt à cause de l’exploration séquentielle, ou bien à cause de la nature multisensorielle de l’exploration ? Pour départager les deux hypothèses, des lettres sont présentées à la vue de manière séquentielle (et avec les “patterns” de vitesse qui correspondent à l’exploration tactile). Le gain est majeur dans le cas de l’ajout de la modalité haptique, donc du multisensoriel, par rapport à une simple attention séquentielle. Une équipe de Marseille confirme ces résultats : en comparant des enfants qui apprennent à reconnaitre les formes des lettres sur l’ordinateur ou en les traçant à la main, les deuxièmes présentent des meilleurs résultats. Les tests sur l’exploration multisensorielle des lettres ont été répétés avec des élèves de ZEP, donc des enfants en situation défavorisée, comparés avec des élèves de classes du centre ville. L’effet sur le décodage des pseudo-mots est décalé dans le temps par rapport aux classes ordinaires, probablement parce que le niveau de base est plus bas. Toutefois l’effet bénéfique se confirme. Autre donnée obtenue en variant le type de lettres mobiles : lettres en creux ou en relief. Les lettres en creux n’ont aucun effet sur la reconnaissance et la rapidité d’identification ; mais elles ont un effet sur le tracé des lettres.
3) Apprendre à écrire. Il existe peu d’études portant sur la préparation à l’aquisition l’écriture. On sait que dans l’apprentissage de l’écriture on passe d’un contrôle rétroactif à un mode pro-actif. Il est important d’avoir atteint une maturité motrice suffisante, mais on a également besoin d’acquérir des représentations des lettres, un programme moteur spécifique pour chaque lettre pour enfin progresser du contrôle rétroactif vers le stade de contrôle pro-actif. Dans la littérature il existe des exercices de copie, de classification des lettres. L’équipe a utilisé des interfaces haptiques (Phantom : une interface à retour de force) qui guident la main comme dans un circuit et donc qui fournissent un entrainement visuo-haptique. Parmi les typologies de guidage, le guidage en force est plus efficace dans l’amélioration de la fluidité dans le tracé (un type de guidage qui ne ramène pas le stylo robotique vers sa bonne position, mais qui donne une réponse en force qui permet de corriger le geste au fur et à mesure et de manière douce : une aide haptique).
Questions et commentaires :
- Importance d’identifier les connaissances acquises en dehors du milieu formel et de l’enseignement explicite
- Reconnaissance des formes : d’autres caractéristiques des formes comme la couleur (pour augmenter les contrastes et donc faire jouer deux composantes de la modalité visuelle) ont-elles été prises en considération ?
- Il est clair qu’évaluer les capacités d’enfants “in vivo” et que les méthodes consistant à travailler avec des groupes de contrôle présentent des difficultés spécifiques. Cependant cette pratique ainsi que le savoir-faire qui lui est associée progressent.
- Les résultats donnent lieu à la publication de méthodes, à des matériaux : il faudrait savoir si l’effet de l’utilisation de ces méthodes est comparable aux effets relevés en situation de test.