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Les jeux vidéos à l’école : entretien avec Florian-Pierre Grenier

(Cette interview avec Florian-Pierre Grenier est parue la première fois sur le Journal des TICE du 7 janvier 2010)

Florian-Pierre Grenier est professeur au Lycée Vincent d’Indy, Privas, et interlocuteur pour les nouvelles technologies de l’Académie de Grenoble.

Elena Pasquinelli : Florian-Pierre, vous êtes à l’origine d’un projet très intéressant, que vous avez réalisé avec six élèves en difficulté scolaire âgés de 11 ans dans l’école de Privas où vous enseignez. Le projet se caractérise par l’utilisation du jeu vidéo. J’aimerais d’abord vous demander de décrire ce projet qui fait partie du dossier réalisé par le réseau European Schoolnet sur l’utilisation des jeux vidéo à l’école : quels sont ses objectifs, et où en est-il ?

Florian-Pierre Grenier : Il s’agissait de trouver de nouvelles propositions d’aide pour des enfants en grandes difficultés : dyslexies, phobies scolaires, asociabilité…

Nous avons réuni ces enfants et je leur ai proposé un programme d’entraînement s’appuyant sur différents jeux vidéos. Chacun de ces jeux sollicite une compétence qui faisait défaut à ces élèves. Ainsi, ils ont pu s’entraîner sans s’en rendre compte et combler un certain nombre de lacunes. Dans un deuxième temps, il a fallu leur faire prendre conscience que ce qui les faisait réussir dans les jeux pouvait les faire réussir en classe. Cette prise de recul a changé leur façon de vivre leur scolarité. Ils ont tous repris les cours, et la majorité d’entre eux à vu ses résultats s’améliorer. Le plus important reste difficile à mesurer, mais de l’avis de leurs parents, ils se sont tous épanouis…

EP: Un mot de plus sur les résultats : vous avez mené une évaluation des effets de l’usage des jeux vidéo sur les capacités sociales des élèves et la phobie de l’école. Est-ce que vous pensez que l’introduction de technologies telles le jeu vidéo pourrait favoriser un processus d’évaluation des méthodes d’enseignement et de sélection de « bonnes pratiques » ?

FPG: Le suivi des joueurs a toujours été une des priorités des développeurs de jeux. Ils ont créé des outils pertinents et très efficaces pour permettre aux joueurs de progresser. Je suis intimement persuadé que nous aurions tout intérêt à les intégrer à nos classes pour que l’évaluation ne soit plus la première des « violences scolaires ». Quant à la sélection… au collège, nous préférons de loin favoriser l’émergence de toutes les pratiques non pas « bonnes » mais simplement efficaces. Je préfère de loin former à conformer. Scientifique de formation, je prône la formation à l’esprit critique.

EP: Une question plus générale : quels sont pour vous les avantages et désavantages (ou risques) les plus importants dans l’utilisation des jeux vidéo en classe ? Comment leur entrée “en jeu” modifie la place occupée par l’enseignant et son rôle non seulement par rapport aux élèves mais aussi par rapport au développement des programmes et à la personnalisation des parcours d’apprentissage ?

FPG: Leur entrée ne modifie pas la place de l’enseignant, elle la précise. Lorsqu’on utilise les jeux il faut accompagner les élèves dans l’identification des compétences mobilisées par la pratique de ces activités ; nous devenons des accompagnateurs plutôt que des guides. Il faut alors insister sur le fait que s’ils jouent, nous travaillons… Le parc vidéoludique est si vaste, si actif, que l’on peut trouver un jeu pour chaque situation, que ce soit pour des remédiations, des approfondissements.  La difficulté réside donc dans le diagnostic des besoins des enfants ainsi que dans l’identification des ressources pertinentes.

EP: Justement, comment avez-vous choisi les jeux à utiliser ? Puisqu’il s’agit aussi de jeux qui ne sont pas nécessairement voués à l’enseignement, quels sont les “indices” indiquant qu’un certain jeu peut devenir un outil d’apprentissage ?  Et que pensez-vous de l’idée de créer des jeux de plus en plus destinés à l’apprentissage, par une collaboration étroite entre enseignants, développeurs, et éditeurs ?

FPG: Je joue depuis très longtemps, et dans la mesure où ludo signifie “école” autant que “jeu”, on peut dire que je suis un joueur professionnel. Je travaille également dans différents dispositifs sur le socle commun de connaissances et de compétences, car l’alchimie m’a paru évidente. Je me suis servi des jeux que je pratiquais. La plupart des jeux peuvent être qualifiés de “serious” dès qu’ils sont pratiqués avec un accompagnement. Il faut simplement cibler au préalable les compétences que l’on cherche à mobiliser. Il faut veiller à ce qu’il  y ait une évaluation méliorative et que le jeu puisse être pratiqué à plusieurs pour en favoriser la socialisation des joueurs. Dans cet esprit, je suis en train de rédiger un tableau croisant des compétences, des situations de classe, du stress et des références de jeux. Par contre, il faut nécessairement prendre en compte deux dimensions préoccupantes : le facteur systématiquement stressant et le facteur potentiellement addictif des jeux.
L’idée est plus que séduisante, elle est enthousiasmante : à condition que des professionnels de l’éducation et de la pédagogie y soient associés.

Entretien avec Pierre Saurel, maître de conférence à l’IUFM de Paris

(20/01/2010)

Pierre Saurel est maître de conférences à l’IUFM de Paris, l’école interne de Paris-Sorbonne, et chercheur associé du CREA (Centre de recherche en épistémologie appliquée - Ecole Polytechnique, Paris). Il a développé ses recherches dans le domaine de l’épistémologie, de l’usage des mathématiques, de la modélisation, de la preuve et de l’argumentation notamment en sciences cognitives, en sciences sociales et en droit. Ses dernières recherches portent sur le droit de l’informatique. Depuis la mise en place du C2i2e Pierre Saurel s’intéresse plus particulièrement aux aspects juridiques des TICE. Pierre Saurel est membre élu du Conseil d’administration de Paris-Sorbonne. Au sein de l’IUFM de Paris, Pierre Saurel s’occupe plus particulièrement de la formation juridique des enseignants dans le domaine des TICE.

Elena Pasquinelli : 2010 est l’année de mise en œuvre de la réforme concernant la formation aux métiers de l’enseignement. L’IUFM de Paris, dont vous faites partie, délivrait en 2008-2009 une formation spécifique aux TICE comprenant à la fois les aspects de la maîtrise des différents instruments informatiques et les aspects juridiques. Quelle est la place, dans la réforme de la formation des enseignants, de l’apprentissage à l’utilisation efficace des nouvelles technologies?

Pierre Saurel : La réforme de la formation initiale des enseignants n’inclue pas un apprentissage à l’utilisation efficace des nouvelles technologies. On sait qu’en la matière, dans la mesure où ces usages constituent souvent une évolution en rupture avec les modèles traditionnels d’enseignement, une volonté et une impulsion fortes doivent être imprimées par les Ministères de tutelle. Les derniers textes publiés ne portent pas cette impulsion. Tant que les IUFM étaient autonomes, les textes de cadrage nationaux relatifs à la formation des enseignants étaient assez précis. Ils permettaient d’établir des référentiels de compétence à atteindre et fournissaient souvent des volumes horaires indicatifs. Les textes de cadrage relatifs aux masters enseignements publiés en décembre étaient très attendus, tout comme les textes relatifs aux contenus des concours de recrutement des enseignants publiés début janvier. Les IUFM étant désormais intégrés chacun dans une université, les nouveaux textes de cadrage sont de la nature de ceux habituellement transmis aux universités. Les universités étant autonomes, ces textes ne détaillent ni des contenus, ni des volumes horaires indicatifs, ni des objectifs de compétence à atteindre. Il en est de même en ce qui concerne l’apprentissage des TICE.

EP: L’un des éléments clé de la réforme est la “mastérisation” : le recrutement au niveau master des futurs enseignants. Tous les masters permettent de s’inscrire aux concours ; toutefois certains d’entre eux intègreront la dimension  “métiers de l’enseignement”. Est-ce que la formation aux TICE (aspects juridiques et connaissance des instruments) en fait partie ?

PS: La formation aux TICE n’est pas exclue des masters métiers de l’enseignement. Les masters métiers de l’enseignement devront simultanément ou successivement préparer aux concours d’enseignement, préparer à des stages sur le terrain, préparer à l’enseignement, préparer à la recherche, préparer à un autre métier pour ceux qui auront échoué aux concours. Il est à craindre que la part des TICE dans ces masters soit réduite à la portion congrue. Le propre des TICE est de nécessiter une mise en œuvre pratique avec une classe que l’on connaît déjà dans d’autres situations d’enseignement plus traditionnelles. Dans la mesure où les étudiants de masters ne seront pas en charge d’une classe, il leur sera très difficile de concevoir des séances TICE pour une classe dont ils connaîtraient les réactions habituelles, ce qui constitue pourtant un des points clés de l’apprentissage des TICE. Le volet théorique de l’enseignement des TICE, notamment ce qui concerne les aspects juridiques et la connaissance des instruments, pourra être enseigné aux étudiants de masters. Ce volet est nécessaire mais il n’est pas suffisant pour une mise en œuvre effective des TICE avec sa classe.

EP: Les IUFM offrent actuellement, en plus des instruments de formation initiale aux TIC, des instruments de formation continue. Quelle est la place, dans la réforme de la formation des enseignants, de cette formation continue ? A qui est-elle confiée ?

PS: Les IUFM sont fréquemment un opérateur privilégié de la formation continue des enseignants. Néanmoins la formation continue était ces dernières années sous le contrôle des rectorats et des inspections. Souvent des accords ont été conclus entre les IUFM et les donneurs d’ordre et concepteurs de la formation continue des enseignants de sorte que ces formations soient assurées par des personnels des IUFM. Avec l’intégration des IUFM dans une université et le passage aux compétences élargies des universités (l’autonomie des universités) la situation risque de ne pas pouvoir rester en l’état. La difficulté rencontrée porte notamment sur la compensation financière qui devra être versée par les rectorats aux universités. En effet les universités vont désormais être contraintes de demander une compensation financière qui correspond au coût horaire réel de l’heure d’enseignement. Ce coût est plus de 5 fois supérieur à l’équivalent financier qui était demandé actuellement. Or aucun budget spécifique complémentaire n’a été officiellement affecté par les rectorats à la formation des enseignants. La formation continue des enseignants est depuis longtemps le parent pauvre de la formation. L’évolution des modalités et des contenus de cette formation continue sont aujourd’hui très imprécis et incertains.

EP: Les TICE sont non seulement un instrument que les formateurs doivent maîtriser afin de les utiliser au mieux dans leurs activités scolaires, mais aussi des objets de recherche concernant l’utilisation pédagogique de l’univers des technologies digitales, toujours en expansion. Quelle est la place de cette recherche dans le cadre de la réforme de l’enseignement ?

PS: La réforme de la formation des enseignants prévoit un adossement plus étroit à la recherche. Les universités qui créeront des masters spécifiques pour les métiers de l’enseignement sont susceptibles de proposer des objets de recherche concernant l’utilisation pédagogique de l’univers des technologies digitales. Dans ces masters, il est vraisemblable que des séminaires de recherche spécifiques vont se mettre en place autour de ces objets de recherche. Il s’agit certainement d’un des aspects les plus positifs et prometteurs de la réforme en cours.